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L’hommage à ses aïeuls

mardi 18 novembre 2014

Du 17/11/2014

 

 

 

 

Jules Annet et Achille Lemaitre Jeudi prochain, Max Lemaitre rendra un hommage à ses deux grands-pères, tous deux blessés pendant la Première Guerre mondiale, ayant eu la chance d’être secourus rapidement et transportés dans un hôpital loin du front.

Deux destins

Achille Lemaitre était un soldat de 2e classe du 110e régiment d’infanterie basé à Dunkerque. Pendant cette période noire de 1915 à 1917, il a accompli un périple de 10 000 km à travers la campagne française : des champs de bataille des Éparges, de Verdun, de la Somme à ceux du Tardenois et du Chemin des Dames. Témoin direct de son époque, gravement blessé au combat, il a consigné ses impressions et ses minutieuses observations d’une France meurtrie mais vivante, sur deux petits carnets, retrouvés seulement quelques années après sa mort.

Jules Annet a été mobilisé le 2 août 1914. Il appartenait au 74e régiment d’infanterie, basé à la caserne Pélissier à Rouen. Le 29 août 1914, il est grièvement blessé près de Guise (Aisne). Il a alors la chance d’être transporté dans une voiture de la Croix-Rouge. Il fut transporté à l’hôpital de Lorient. Sa blessure lui occasionna un raccourcissement de sept centimètres de la jambe droite. En 1943, entrepositaire à Cany-Barville, il prit soin, avec sa femme et sa fille cadette, d’une enfant juive de trois ans dont la mère était décédée et le père interné à Auschwitz.

En 2012, à la mairie de Cany-Barville, eut lieu une cérémonie empreinte d’une grande émotion au cours de laquelle Jules, Marie-Léontine et Marie-Thérèse Annet ont été nommés, à titre posthume, Justes parmi les Nations. Leurs noms ont été gravés sur le mur d’honneur des Justes de Yad Vashem à Jérusalem.


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La prière du Pape à Yad Vashem : « jamais plus Seigneur, jamais plus ! »

samedi 15 novembre 2014

Du 15/11/2014

 

 

 

Après la visite au Mur Occidental ce lundi matin, c’est la visite du Pape François au Mémorial de l’Holocauste, qui a retenu l’attention. Un moment particulier, intense, dans ce lieu de la mémoire du génocide de six millions de Juifs. Une cérémonie ponctuée de gestes lents, de paroles prononcées avec lenteur, de chants de souffrance.

Le Pape, entouré du président Peres et du Premier ministre Netanyahou, a d’abord écouté très recueilli un chœur de jeunes filles pour un chant d’une tristesse inouïe. Il a ensuite allumé la flamme du souvenir, puis a écouté une responsable du Mémorial lui rappeler l’horreur du génocide, mais aussi l’espoir que l’on doit mettre dans l’avenir. De jeunes catholiques hébréophones ont alors déposé une couronne de fleurs jaunes et blanches avec le Pape qui s’est recueilli en prière.

Une lettre, d’une roumaine de 22 ans morte dans les camps, a ensuite été lue. Une lettre qui exprime toute la terreur de savoir que la mort est proche, le retour désormais impossible.

D’autres chants, comme autant de pleurs et de lamentations, ont été entonnés. Au Pape ont été présentés six survivants des camps. Quatre hommes et deux femmes. Le Pape leur a embrassé les mains et les a écoutés un par un.

Il a ensuite pris la parole, très ému, pour un discours très beau sous forme de prière. Un texte rempli d’interrogations face la « tragédie incommensurable de l’Holocauste », dont voici le texte intégral :

« Adam, où es-tu ? » (cf. Gn 3, 9)

Où es-tu, homme ? Où es-tu passé ?

En ce lieu, mémorial de la Shoah, nous entendons résonner cette question de Dieu : « Adam, où es-tu ? ».

En cette question il y a toute la douleur du Père qui a perdu son fils.

Le Père connaissait le risque de la liberté ; il savait que le fils aurait pu se perdre. Mais peut-être, pas même le Père ne pouvait imaginer une telle chute, un tel abîme !
Ce cri : « Où te trouves-tu ? », ici, en face de la tragédie incommensurable de l’Holocauste, résonne comme une voix qui se perd dans un abîme sans fond.
Homme, qui es-tu ? Je ne te reconnais plus.

Qui es-tu, homme ? Qu’est-ce que tu es devenu ?

De quelle horreur as-tu été capable ?

Qu’est-ce qui t’a fait tomber si bas ?

Ce n’est pas la poussière du sol, dont tu es issu. La poussière du sol est une chose bonne, œuvre de mes mains.

Ce n’est pas l’haleine de vie que j’ai insufflée dans tes narines. Ce souffle vient de moi, c’est une chose très bonne (cf. Gn 2, 7).

Non, cet abîme ne peut pas être seulement ton œuvre, l’œuvre de tes mains, de ton cœur… Qui t’a corrompu ? Qui t’a défiguré ? Qui t’a inoculé la présomption de t’accaparer le bien et le mal ?
Qui t’a convaincu que tu étais dieu ? Non seulement tu as torturé et tué tes frères, mais encore tu les as offerts en sacrifice à toi-même, parce que tu t’es érigé en dieu.
Aujourd’hui, nous revenons écouter ici la voix de Dieu : « Adam, où es-tu ? ».

Du sol s’élève un gémissement étouffé : Prends pitié de nous, Seigneur !
A toi, Seigneur notre Dieu, la justice, à nous le déshonneur au visage, la honte (cf. Ba 1, 15).

Un mal jamais survenu auparavant sous le ciel s’est abattu sur nous (cf. Ba 2, 2). Maintenant, Seigneur, écoute notre prière, écoute notre supplication, sauve-nous par ta miséricorde. Sauve-nous de cette monstruosité.

Seigneur tout-puissant, une âme dans l’angoisse crie vers toi. Écoute, Seigneur, prends pitié.

Nous avons péché contre toi. Tu règnes pour toujours (cf. Ba 3, 1-2).
Souviens-toi de nous dans ta miséricorde. Donne-nous la grâce d’avoir honte de ce que, comme hommes, nous avons été capables de faire, d’avoir honte de cette idolâtrie extrême, d’avoir déprécié et détruit notre chair, celle que tu as modelée à partir de la boue, celle que tu as vivifiée par ton haleine de vie.

Jamais plus, Seigneur, jamais plus !

« Adam, où es-tu ? ».

Nous voici, Seigneur, avec la honte de ce que l’homme, créé à ton image et à ta ressemblance, a été capable de faire.

Souviens-toi de nous dans ta miséricorde.

Le Pape a ensuite signé le Livre d’or et a reçu la reproduction d’une peinture « Prayer » d’un garçon de 14 ans du ghetto de Lodz en Pologne qui est mort à Auschwitz, et qui avait dessiné son rêve, celui de s’envoler de cet enfer. Un ultime chant a été entonné, « Mi Ha ‘Ish » pour un dernier moment de grande émotion.

François a ensuite signé le Livre d’Or du mémorial, écrivant : « avec la honte de ce que l’homme, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, a été capable de faire ; avec la honte de l’homme qui s’est fait maître du mal ; avec la honte de l’homme, se croyant Dieu, qui a sacrifié à lui-ême ses propres frères. Plus jamais, plus jamais ! »

Et avant cette visite au Yad Vashem, le Pape s’est rendu au Mont Herzl, là où se trouve le cimetière national d’Israël, où il a déposé une couronne de fleurs sur la tombe de Théodore Herzl, le fondateur du sionisme. Une étape protocolaire là encore ajoutée assez récemment dans les visites de chefs d’Etat, et qui n’était pas au programme des visites de Jean-Paul II et Benoît XVI. A la demande du Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, le Pape a également rendu hommage aux victimes israéliennes du terrorisme, en faisant une halte devant le monument qui leur est consacré.

Bernard Decottignies

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Des milliers de places vides d’Alain Wagneur

vendredi 14 novembre 2014

auteur : Alain Wagneur
édition : Actes Sud
date de sortie : octobre 2014
genre : Historique, guerre, enquête

A Paris, le vendredi 2 octobre 1942, a eu lieu la rentrée des classes. A l’école élémentaire des Hospitalières-Saint-Gervais  (4e arrondissement), le directeur de l’école, Joseph Migneret, accueillit 4 élèves. Les 165 autres enfants qu’accueillait l’école ont été déportés à Auschwitz avec leurs parents durant cet été 1942.

Nombreux ont été les écoliers et les professeurs touchés par l’opération « Vent printanier » ; une rafle à grande échelle organisée par le régime nazi dans plusieurs pays européens. A Paris, on nommera Rafle du Vel d’Hiv l’arrestation de 13 152 Juifs dont 4 115 enfants le 16 juillet 1942.

Dans son livre, Des milliers de places vides, Alain Wagneur narre son enquête sur les comptes rendus des conseils des maîtres, les registres d’inscriptions et les circulaires administratives de l’époque, comment ses collègues avaient réagi face aux lois antijuives et à l’arrestation de leurs élèves.

 « Modeste directeur d’école élémentaire et auteur de romans policiers », comme il se plait à le dire, il a fait de nombreuses recherches dans les archives nationales et retrace, grâce à celles-ci, toutes les mesures antisémites mises en place dans les écoles par le régime nazi dans cette France occupée.

« En juin 1942, des élèves vinrent pour la première fois à l’école avec, sur la poitrine, à la droite du cœur, une étoile jaune cousue et marquée  JUIF ».

Son livre est également marqué par des rencontres comme celle de Frida Wattenberg qui dirigeait un patronage de l’OSE (Organisation de secours aux enfants) et qui emmenait les enfants jouer dans une gravière parce que tout leur était interdit, les parcs, les squares (interdits aux chiens et aux Juifs), les bois de Vincennes et de Boulogne.

Des milliers de places vides est donc un ouvrage qui rassemble un grand nombres de documents sur l’école, les instituteurs, les élèves, les mesures prises de 1940 à 1944, la résistance, les actes de bravoure et de compassion de personnes reconnues aujourd’hui Justes parmi les Nations. A tort classé dans la catégorie « roman », ce livre ne retrace pas l’histoire  fictive d’un ou plusieurs personnages principaux mais plutôt des faits, aussi inhumains que charitables, qu’à connu durant le Seconde Guerre mondiale cette merveilleuse institution qu’est l’école.

 

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Ivan Beltrami " Juste parmi les nations "

lundi 10 novembre 2014

Du 06/11/2014

 

 

A 94 ans, ce dentiste marseillais, est honoré « Juste parmi les nations » pour avoir sauvé des Juifs au péril de sa vie durant la seconde guerre mondiale.

A Paris, et pour la première fois dans le monde médical, trois « Justes parmi les nations » sont honorés aujourd'hui par l’ Association des médecins israélites de France à l’Académie nationale de médecine, en présence de la ministre des Affaires sociales, Marisol Touraine.

Parmi eux, Ivan Beltrami, un dentiste marseillais âgé aujourd’hui de 94 ans qui, durant la Seconde Guerre mondiale, sauva des juifs, au péril de sa vie. Avec lui, sont honorés le Professeur Anne Beaumanoir et le Docteur Pierre Thomas. Trois « survivants » des 52 autres professionnels de la santé aujourd’hui disparus qui répondent aux critères de « Juste parmi les nations » définis depuis 1953 par le Mémorial Yad Vashem de Jérusalem qui dit : « Quiconque sauve une vie, sauve l’univers tout entier. »

Ce matin-là de janvier 1943...

Pour Ivan, fin janvier 1943, ce furent deux vies sauvées. Celle de Jean Bernard et de René David, tous deux français de confession juive, qui, grâce au sang froid d’Ivan, échappèrent aux allemands. Un récit autobiographique évoqué dans Mémoires d’un juste et repris par Bruno Halioua, écrivain médecin : « Un matin de janvier 1943, Michel et Jean Pascal (eux aussi étudiants et locataires de la maison familiale) étaient déjà partis à l’hôpital. Il était environ 8h30. Ivan allait partir à son tour. René David venait de sortir et soudain, il le vit remonter le visage livide : "Les Allemands ont cerné le quartier, ils perquisitionnent les maisons... Que faire ?" »

Une partie de l’appartement du boulevard Michelet donnait sur une terrasse mais il y avait une légère avancée. Ivan leur conseille de s’y cacher. Quelques instants plus tard, on sonne à la porte. Ivan Beltrami ouvre et se trouve en présence de deux Feldgendarmes et d’un civil. « -Police allemande. Il y a des juifs qui habitent ici. -Pas le moins du monde ! Nous sommes trois étudiants en médecine et mes camarades sont déjà partis à l’hôpital. » Les Allemands inspectent et visitent toutes les pièces et celle où se trouve la terrasse. « -Et là, qu’est-ce qu’il y a ? -C’est une terrasse. » L’un d’eux se dirige vers la fenêtre qui surplombe l’avancée, l’ouvre juste au-dessus des deux amis cachés et ne voit rien ! Il referme la fenêtre et vérifie l’identité du jeune étudiant. « C’est bon », disent-ils et ils se retirent.

Aujourd’hui, Ivan Beltrami vit toujours dans le même quartier. René David est mort en 1973. Quant à Jean Bernard, décédé il y a 20 ans, il a épousé la cousine de l’épouse d’Ivan Beltrami. Et son plus grand bonheur fut de voir tous les descendants de cette famille venir de Paris pour le remercier de cet acte courageux. Ivan Beltrami a été décoré de la croix de la légion d’honneur et « décoré au péril de leur vie ». Il est également citoyen d’honneur d’Israël mais ne peut se déplacer à Paris. « Mon cardiologue me l’interdit... Mais le coeur y est. »

Stéphane Revel

 

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Grâne - Deux nouveaux Justes parmi les Nations

lundi 10 novembre 2014

Du 05/11/2014

 

 

 

 

 

Lundi 27 octobre, la commune de Grâne a vécu un beau moment d’émotion avec la remise de la médaille des Justes, à titre posthume, à Lucie et Louis Lermine (qui fut maire de 1941 à 1965.) On notait le présence du Consul d’Israël, d’Arielle Krief et Pierre Osowiechi délégués de Yad Vashem, de nombreux élus, Hervé Marition député, Marie-Pierre Monier et Gilbert Bouchet sénateurs, des conseillers généraux Jean-Pierre Tabardel, Jean Serret et Pierre Pieniek, ce dernier étant également président de la Licra26 (Ligue de la lutte contre le racisme) – il était accompagné d’une délégation de militants de l’association –, de Muriel Paret maire de Grâne et ses collègues.

Bien évidemment, les familles concernées étaient là, venues certaines de loin (Londres) et très touchées par les vibrants hommages reçus ou rendus par eux-mêmes. On notait la présence encore, au milieu d’une nombreuse assistance, d’autres descendants de Justes.

Louis Hermine maire sous l’Occupation

Qui étaient donc Lucie et Louis Hermine ? De simples citoyens de Grâne ayant aidé des Juifs sous l’Occupation. En 1943, pourchassés (les parents de Marthe seront arrêtés et exterminés à Auschwitz) et munis de faux papiers délivrés par le préfet de l’Hérault, Silvio, Marthe Mozis, et les jeunes enfants Claude et Nicole trouvent refuge chez Lucie et Louis Lermine. Ce sera aussi le début d’une belle amitié. Leur périple personnel était passé par la Roumanie pour lui, l’Alsace pour elle, puis Paris (1928), Vichy (1939), Cannes (1941).

Au village, Louis maire n’a pas mentionné leur présence dans les registres, le même Louis (décoré de 14-18) Résistant, confie des tâches à Silvio. Les Mozis, présentés comme des cousins, mènent un vie normale : les enfants vont à l’école, lui est médecin, tous deux soignent indifféremment les gens (y compris un Allemand blessé). Ils sympathisent avec la famille Bouvier et leurs amitiés, ainsi que celle des Lermine et Mozis (qui rejoignent Paris en 1945), perdureront bien après la guerre. Louis est décédé en 1965, Silvio en 1974, Lucie en 1977 et Marthe en 1994.

C’est pour avoir hébergé, aidé et sauvé quatre juifs, que Louis et Lucie Lermine, mettant leur vie en danger, d’une façon héroïque et pourtant vécue dans l’instant comme une évidence (celle « de donner la vie en aidant d’autres à survive ») ont été promus Justes parmi les Nations.

F. D.

 

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Suisse - « Paul Grüninger, le juste »

samedi 8 novembre 2014

Le 18 août 1938, le gouvernement de la Confédération helvétique ordonna la fermeture des frontières pour les ressortissant(-e)s autrichien(-ne)s sans visa. Des centaines de personnes, essentiellement en provenance de Vienne, avaient fui le pays après « l’Anschluß » (l’intégration de l’Autriche dans le giron du IIIème Reich) du 12 mars précédent. Le 22 août, le Gauleiter Josef Bürckel institua un bureau central pour l’émigration juive. L’Obersturmbannführer SS Adolf Eichmann fut chargé d’organiser l’expulsion massive. En dix-huit mois, il se targua d’avoir chassé environ cent cinquante mille Juifs. La Suisse, prétendument « neutre », semblait a priori une terre d’accueil ou du moins un pays de transit.

Entorses à la réalité

Parmi les fonctionnaires heurtés par la directive bernoise, le commandant de la police saint-galloise Paul-Ernst Grüninger, pour qui « la légalité ne signifie plus rien lorsqu’il s’agit de survie ». Heinrich Rothmund (Robert Hunger-Bühler), le chef de la division Police et Justice, eut vent d’irrégularités du côté de Diepoldsau. Il dépêcha sur place l’inspecteur Robert Frei (Max Simonischek), inventé pour les besoins du récit, axé principalement sur les tensions entre les autorités intervenantes, afin qu’il évaluât la situation et rédigeât un rapport détaillé. Paul-Ernst Grüninger (Stefan Kurt) n’hésita pas à antidater des visas et à tronquer les statistiques des entrées sur le sol suisse. Après l’avoir couvert, le conseiller d’État social-démocrate Valentin Keel (Helmut Förnbacher) se détourna de lui. Le responsable de l’entraide israélite locale Sidney Dreifuss (Anatole Taubman) avoua avoir contrevenu aux instructions officielles sur les injonctions du haut gradé. Les supérieurs hiérarchiques de celui-ci le suspendirent, le 31 mars 1939, puis, le licencièrent, le 12 mai 1939, avec perte de salaire rétroactive au 4 avril, pour avoir falsifié des documents et enfreint les devoirs liés à sa fonction. Le réalisateur zurichois et le scénariste bade-wurtembergeois Bernd Lange ont enquillé les entorses à la réalité. Dépeignant comme des lâches les membres du Parti social-démocrate mêlés à l’affaire, ils ont complètement occulté le rôle, pour le moins sujet à caution, de Saly Mayer, le président de la Fédération suisse des communautés israélites entre 1936 et 1943. Ils citent un total de trente mille juifs refoulés entre janvier 1940 et mai 1945, alors que la Commission Bergier [1] l’avait réduit à vingt-quatre mille cinq cents et que Serge Klarsfeld, insoupçonnable d’un quelconque négationnisme, estime qu’il n’y en a eu que trois mille… [2] L’intérêt d’« Akte Grüninger – Die Geschichte eines Grenzgängers » repose davantage sur ce qu’il omet que sur ce qu’il nous expose à l’écran.

Réhabilitation longtemps avortée

Le 7 janvier 1939, Heinrich Rothmund, [3] alarmé par le chiffre croissant de réfugiés dans le canton de Saint-Gall, convoqua Valentin Keel dans la capitale. Vingt-et-un jours plus tard, Paul-Ernst Grüninger soumit au politicien des données « épurées ». Le 27 mars 1939, le Conseil cantonal enclencha une enquête administration à l’encontre du commandant de la police. Le juge Walter Härtsch mena l’instruction, qui aboutit à la mise à pied de ce dernier. Après une première audience, le 1er octobre 1940, le Tribunal du district, présidé par le juge Joseph Willwoll, condamna, le 23 décembre suivant, Paul-Ernst Grüninger à une amende de trois cents francs, à la prise en charge de 893,05 FS des frais de justice s’élevant à 1 243,05 FS, mais surtout confirma le bien-fondé de la radiation, tout en ne lui imputant aucune intention de retirer un bénéfice personnel de ses actes de désobéissance, qui sauvèrent la vie à environ deux mille femmes, hommes et enfants. L’ex-ailier gauche du FC Brühl [4] n’interjeta point appel. Il occupa quelques emplois précaires, par exemple la gérance d’un magasin de manteaux de pluie, comme agent de la Bâloise Assurances (accident et responsabilité civile), en qualité de représentant en matériels d’imprimerie, en vendeur de tapis ou de nourriture pour porcs… Dans les années 50, il reprit son métier d’origine et enseigna dans des classes d’école primaire, à titre d’intérimaire. Il décéda le 22 février 1972, à l’âge de 80 ans. Le 20 avril 1971, le Mémorial Yad Vashem à Jérusalem l’ajouta à la longue liste des « justes parmi les Nations », [5] car il facilita « l’entrée illégale de 3600 juifs », un chiffre nettement surévalué qu’avancent ses thuriféraires. Entre 1968 et 1989, cinq tentatives de réhabilitation achoppèrent sur le veto du gouvernement saint-gallois. La parution, en octobre 1993, de l’essai du journaliste à l’hebdomadaire Die Wochenzeitung (Zurich) Stefan Keller, au titre à double sens, « Grüningers Fall », [6] « Le cas Grüninger » ou « La chute de Grüninger », entraîna de notoires oscillations du curseur.

Spécificité idéologique

Le 30 novembre 1993, l’exécutif cantonal estima que Paul-Ernst Grüninger se serait conformé à des valeurs éthiques qu’ont désormais intégrées les législations suisse et internationales. Le 13 juin 1994, le Conseil fédéral réhabilita politiquement le déchu. Le 27 novembre 1995, le Tribunal du district décida de réexaminer la procédure pénale. Le 30, il annula le verdict du 23 décembre 1940. Le 5 mai 1998, le Grand Conseil saint-gallois approuva l’octroi d’un million trois cent mille francs pour la Fondation Paul Grüninger, qui sera enregistrée le 1er décembre 1998. Ne nous leurrons pas ! La majorité des dirigeants et de la population suisses a toujours considéré le respect de « l’ordre » et la soumission à l’autorité comme des vertus cardinales. Quiconque ose écharper ces notions s’expose immanquablement à l’estampille « Nestbeschmutzer » (« souilleur de nid »). Le journaliste et documentariste Roman Brodmann (18 juin 1920 – 1er février 1990), pour qui l’ironie grinçante, régulièrement jaillie de son stylo, a constitué une « arme » redoutable, de même que Jean Ziegler ont essuyé moult horions diffamatoires. La très tardive « reconnaissance » du normalien comme bienfaiteur renvoie à cette spécificité idéologique, au désir impérieux de corriger enfin l’image désastreuse reflétant le rôle, peu glorieux, du pays pendant la Seconde guerre mondiale, et non à des doutes résultant d’une étude sérieuse de « l’affaire ». Ses recherches tous azimuts ont conduit le journaliste israélien Shraga Élam, installé à Zurich depuis trois décennies et demi, à des interrogations que d’aucun(-e)s qualifieraient de « blasphématoires », tant elles érodent le « mythe » jusqu’à la moelle : « Paul Grüninger – Héros ou policier corrompu et agent nazi ? »... Une brochure en allemand de cinquante-cinq pages, [7] intégralement disponible sur le web, synthétise ses étonnantes trouvailles et les réflexions que celles-ci lui inspirèrent.

« Propagande »

Lorsque, le 23 janvier 1998, dans le cadre des 33èmes Journées cinématographiques de Soleure, j’eus visionné le documentaire de Richard Dindo, « Grüningers Fall », en partie basé sur l’ouvrage de Stefan Keller, je n’imaginais pas que seize années plus tard mes certitudes subiraient un tel ébranlement. À l’époque, j’en étais resté à la forte impression ressentie après la lecture de « La Suisse, l’or et les morts » de Jean Ziegler. [8] En le reprenant en mains, j’ai souligné, en confrontant ses thèses, singulièrement unilatérales, à d’autres sources, x erreurs [9] et omissions. [10] Pour Shraga Élam, l’occultation volontaire des motivations de Herrn Grüninger et du contexte contrevient à un des seuls principes qui vaillent : la vérité. « L’écriture de l’histoire s’imprègne inévitablement de connaissances partielles, mais aussi de préjugés, d’émotions et de composantes non factuelles ». Il range le film d’Alain Gsponer dans la catégorie « Propagande » et s’insurge contre les recensions complaisantes dans les médias. Or, ce « symbole de l’honnête homme », que son courage civique et son amour du prochain rendraient admirable, aurait surtout servi les desseins des nationaux-socialistes au pouvoir outre-Rhin, contrariés par le bouclage des frontières. À la fin des années trente, les nazis envisageaient de se débarrasser des juifs en les contraignant à l’exil. [11] Alors que Berne et des cadres de la Fédération des communautés israélites s’opposèrent à l’entrée de migrants supplémentaires, Paul-Ernst Grüninger favorisa leur venue. Sidney Dreifuss, [12] dépeint comme généreux et noble, ne vit pas ce flux d’un bon œil. Il ne dissimula guère une certaine aversion à l’encontre des ashkénazes (provenant de l’est européen). Le 18 décembre 1938, lors d’une réunion du Comité directeur du S.I.G., [13] il tempêta contre la maréchaussée trop laxiste et l’intrusion « d’éléments indésirables ».

Efforts de sauvetage sabotés

Le 25 août 1933, le directoire de la Jewish Agency avait signé avec le ministère des Finances « l’accord Haavara » (« passage », « transfert ») selon lequel les juifs allemands qui désiraient s’implanter en Palestine pouvaient y emporter une partie de leurs biens, et un minimum de mille livres sterling. La Grande-Bretagne, qui exerçait alors son « mandat » sur le territoire, avait fixé cette exigence pour la domiciliation en tant que « capitaliste », appellation conférée à ces immigrants. Si ceux-ci ne récupérèrent qu’une portion congrue de leur patrimoine, du moins s’enracinèrent-ils sur ces « terres promises ». La conférence d’Évian (du 6 au 15 juillet 1938), initiée par le président US Franklin Delano Roosevelt pour tenter d’améliorer les conditions de départ des juifs allemands et autrichiens, se solda par un échec. L’avocat américain George Rublee et le boss de la Reichsbank Hjilmar Schacht échafaudèrent, entre le 14 et le 17 décembre 1938 à Londres, un plan quinquennal en vue de l’émigration des israélites de nationalité germanique aptes à travailler et des « apatrides ». Après le congédiement du second, George Rublee poursuivit les discussions avec Helmuth Wohlthat, secrétaire d’État au Commerce International. Le Comité intergouvernemental pour les réfugiés examina, les 12 et 13 février 1939, son mémorandum. Le projet n’aboutit à aucune mesure concrète, en raison non seulement des réticences américaines et britanniques, mais surtout de celles de la Jewish Agency. À en croire le chercheur israélien Shabtai Beit-Zvi, celle-ci sabota systématiquement les efforts de sauvetage. Il pense qu’il eût été possible de dénicher un point de chute pour l’ensemble des juifs… Les sionistes, planqués loin des contrées où se déchaînera bientôt la brutalité exterminatrice du IIIème Reich, se cabrèrent avec véhémence contre les alternatives à la « colonisation » au Proche-Orient, une menace risquant de compromettre l’édification de l’État hébreu, au mépris le plus cynique du sort de leurs frères et sœurs…

Inclinations ultra-droitières

 

C’est à l’aune des réalités, si incommodes pour les partisan(-e)s de simplifications manichéennes, qu’il convient d’analyser l’attitude de Paul-Ernst Grüninger. Stefan Keller a avoué avoir été payé pour monter le dossier en épingle. Il a sciemment négligé les textes incriminants, taxant les indices négatifs de « non fiables », de « rumeurs colportées par la police fouille-merde ». Il concéda l’existence de zones d’ombre, mais pour les minimiser. Comme chacun(-e) d’entre nous, son « héros » a une personnalité contrastée, voire complexe, et se dépatouille avec ses contradictions ! Fermez le ban ! Son travail méticuleux, y compris pour éliminer les vilaines scories susceptibles d’écorner la stature et la statue de « l’humaniste », lui a valu, en 1997, le titre de Docteur en Histoire décerné par l’université de Bâle. Prosit ! Pour son procès, le blackboulé choisit comme avocat Willi Hartmann, un militant du Schweizerischer Vaterländischer Verband, la Fédération patriotique suisse, d’extrême-droite, anticommuniste et judéophobe. Hermann Landau, qui cornaquait le bureau d’entraide de Montreux, prétendit que Saly Mayer avait dénoncé monsieur Grüninger. [14] Rien n’indique que celui-ci, délesté, contre son gré, de ses obligations professionnelles, eût manifesté une quelconque solidarité envers les infortuné(-e)s. Il frayait avec des nazis, qu’il traitait comme des « amis », le capitaine Karl Süss, chef de la douane de Lindau et employé du service d’espionnage allemands pour la Suisse, Joseph Schreieder, à la tête du commissariat gestapiste de Lindau, et Mario Karrer, leader local de la Nationale Front. Il collabora aussi avec les Allemands contre les combattants de la révolution espagnole fuyant le régime franquiste. Il aurait émargé sur le listing des adhérents du Mouvement national de la Suisse, interdit le 19 novembre 1940. Werner Stocker, le secrétaire du Parti social-démocrate, très engagé dans l’entraide aux réfugiés, l’accusa de se laisser soudoyer pour sa bienveillance…

Un « juste », cet homme adulé, qui, quarante-deux ans après son trépas, passe pour ce qu’il n’était pas ? D’authentiques courageux, nullement mus par de minables calculs combinards, tels que le vice-consul à Bregenz Ernest Prodolliet (Patrick Rapold dans le film d’Alain Gsponer), la juive orthodoxe Recha Sternbuch-Rottenberg et le susmentionné Werner Stocker, qui sauvèrent des centaines de personnes, n’eurent jamais droit à de semblables honneurs, ni de leur vivant, ni à titre posthume…

René HAMM

 

[1] Portée sur les fonds baptismaux, le 19 décembre 1996, par le Conseil fédéral et conduite par l’historien lausannois Jean-François Bergier (décédé le 29 octobre 2009), elle publia vingt-cinq monographies sur les rapports qu’avait entretenus la Confédération avec les protagonistes de la seconde guerre mondiale, en particulier l’Allemagne nazie, ainsi que sur « l’étendue de l’affaire des fonds en déshérence », en clair, la spoliation des citoyen(-ne)s de confession israélite.

[2] Dans Der Sonntag du 10 février 2013

[3] À l’occasion de la conférence annuelle réunissant les chefs des polices cantonales des étrangers, les 25 et 26 septembre 1942, dans les salons feutrés du Palace Hôtel à Montreux, il insista « sur les dangers d’une israélisation du pays », que jusqu’ici le peuple a su contenir. Pour lui, les juifs sont des « étrangers ». Il se prononça en faveur d’un « règlement militaire » de cette « situation critique »…

[4] Depuis le 20 mai 2006, le stade de ce club porte son nom. Le 6 mai 2012, fut inaugurée, sur le pont enjambant un bras mort du Rhin, reliant Diepoldsau et Hohenems, une plaque en son honneur. L’idée germa chez les Verts saint-gallois et leurs homologues du Vorarlberg

[5] Littéralement « généreux des nations du monde », expression tirée du Talmud, le fondement de la « Halakha », la loi juive. Au 1er janvier 2014, il y eut 25 271 justes émanant de 49 pays

[6] Rotpunktverlag à Zurich, 264 pages. La cinquième édition, en janvier 2014, coûte 16 euros. La version française : « Délit d’humanité » aux Éditions d’En Bas à Lausanne, janvier 1994, 18 euros. Entre octobre 1992 et janvier 1993, il publia dans la Wochenzeitung une série en onze épisodes dont la mouture étoffée donna lieu au livre

[7] Décembre 2003 chez Pro Libertate à Berne

[8] Au Seuil, mars 1997, 324 pages, 120 F. Le format poche dans la collection « Points », sorti en octobre 2008, coûte 9,50 euros

[9] Par exemple la condamnation du capitaine « à l’automne 1940 », alors qu’elle fut prononcée le 23 décembre 1940, un descriptif tronqué, enjolivé, des missions effectuées par la Fédération suisse des communautés israélites ou « des dizaines de milliers de juifs persécutés qui ont demandé en vain le droit d’asile… »…

[10] Dont un aspect aussi scabreux que non anodin : la coupable coresponsabilité du Congrès juif mondial et des organisations confessionnelles dans le massacre à l’échelle « industrielle » de six millions de coreligionnaires. Le 20 janvier 1942, dans la villa Marlier à Wannsee, un quartier huppé au sud-ouest de Berlin, Reinhard Heydrich, Adolf Eichmann, Roland Freisler et douze autres dignitaires proches du Führer, arrêtèrent les « modalités techniques, administratives et économiques » de la « solution finale » visant onze millions de juifs. Dans le documentaire « Nachrichten aus dem Untergrund » d’Andreas Hoessli, à l’affiche, les 22 et 23 janvier 1998, des 33èmes Journées soleuroises, Gerhart Riegner (12 septembre 1911 – 3 décembre 2001), à la tête du bureau genevois du C.J.M., conclut son poignant témoignage par ces mots terribles : « On ne m’a pas cru ! ». Il collecta des informations quant aux massacres de masse en préparation. Le 8 août 1942, il expédia au rabbin Stephen Wise à New-York et au parlementaire britannique Samuel Sydney Silverman un télégramme des plus alarmants. Il le câbla aussi à la légation britannique à Berne, au consulat américain à Genève et au Comité international de la Croix-Rouge, lequel confirma la validité du renseignement. Aucun des destinataires n’y discerna matière à mobilisation…

[11] Le « Manuel d’histoire critique » publié en septembre 2014 (179 pages, 11,95 euros) par Le Monde diplomatique, évoque très subrepticement, page 79, une « expulsion » vers Madagascar, un « regroupement » en Pologne, une « réserve » en Sibérie. Une déportation au Kénya ou en Ouganda fut également envisagée. Évidemment, les intrigues et blocages fatals des instances israélites sont complètement passés sous silence. Pourtant, dans son éditorial, Serge Halimi annonce : « Aucun dogme, aucun interdit, pas de tabous »

[12] Le père de Ruth Dreifuss, conseillère fédérale (Département de l’Intérieur) entre le 1er avril 1993 et le 31 décembre 2002. Le 9 décembre 1999, elle devint la première femme à occuper le poste de présidente de la Confédération, qui revient, pour douze mois, à un des sept membres du collège gouvernemental

[13] Schweizerischer Israelitischer Gemeindebund

[14] Dans un courrier au magazine du Tages-Anzeiger en date du 1er décembre 1984


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