Dans la Meuse, un couple d’éclusiers sauva un évadé du convoi n° 62

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Dossier n°

Dans la Meuse, un couple d’éclusiers sauva un évadé du convoi n° 62

Longeville en Barrois compte deux nouveaux Justes parmi les Nations :
Achille et Simone Domice.

 

 

Serge Klarsfeld, Le calendrier de la persécution des Juifs de France, septembre 1942 – août 1944 :

– « Convoi n° 62 en date du 20 novembre 1943.

Le télex habituel (XLIX-31a) de Röthke à Eischmann et à Auschwitz, informe ses destinataires que le 20 novembre à 11h50, un convoi de 1200 Juifs a quitté la gare de Paris-Bobigny; chef d’escorte, le meister der Schupo Kohnlein.
Le 25 novembre, le colonel SS Liebenhenschel d’Auschwitz câblera à Röthke (XLIX-58) que 1181 Juifs sont arrivés. En effet, il y a eu 19 évasions en cours de route dont celle de Jean Cahen-Salvador, futur conseiller d’Etat. 
Ces évasions font l’objet de plusieurs documents XXVc-249 et XXVI-78. L’évasion eut lieu près de Lerouville à 20h30 le 20 novembre et fut le fait de jeunes gens qui avaient participé au percement d’un tunnel pour s’échapper de Drancy et qui avaient été dénoncés. » (1)

C’est l’histoire singulière de l’un de ces 19 évadés, Joseph Cajgfinger, qui vient d’aboutir ce 20 octobre à l’Ecluse 35 puis à la Mairie de Longeville en Barrois. Les époux Achille et Simone Domice y furent honorés à titre posthume et leurs médailles et diplômes remis à leur fille, Nicole Fallot. (2)

 

Synthèse de l’hommage rendu :

– « La famille Cajgfinger demeure à Metz avant la guerre.
En 1940, devant l’avance de l’armée allemande, Joseph Cajgfinger, sa femme, et leurs trois enfants : Fanny, Robert, et Colette, quittent la Lorraine précipitemment pour se réfugier à St-Benoit, près de Poitiers. Là, ils vivent dans la clandestinité, sans vrais moyens d’existence.

En 1942, de nouveau en fuite, la famille arrive à Limoges. Elle trouve un refuge précaire dans une pièce attenant à un cave.

En juin 1943, les parents prennent la difficile décision est de mettre les deux filles à l’abri dans un orphelinat tenu par les Sœurs Bleues à Castres.

Le 8 août 1943, Joseph est arrêté dans le refuge familial par la Gestapo. Par chance, quand les Allemands viennent s’en emparer, son épouse est absente (tout simplement partie chercher du pain). De retour, elle croise la voiture qui emmène son mari mais reste impassible, ce qui la sauve.
Le fils, Robert, lui, était également absent car il était allé récupérer un sac de châtaignes confisqué par un paysan. A quoi tiennent parfois les destins…

Après 3 mois derrière les barreaux de la prison de Limoges, M. Cajgfinger est interné à Drancy pour être déporté vers Auschwitz. Il sera du convoi n° 62 du 20 novembre 1943.
A la hauteur de Longeville en Barrois, il peut s’évader en sautant du train (8 autres déportés pourront faire de même). Il est blessé mais il arrive jusqu’à l’écluse 35.
L’éclusier, M. Domice, et son épouse, le cachent au péril de leur vie et ce, jusqu’au 31 décembre 1943. A cette date, ils l’accompagnent jusque dans le train pour Lyon pour qu’il puisse être hospitalisé à E. Herriot (d’où il s’évada à nouveau). »

Photo : la ligne de chemin de fer longe ce canal à Longeville en Barrois. C’est ainsi que sautant dans l’inconnu, Joseph Cajgfinger se trouva tout à proximité de l’écluse 35 et… de ses sauveurs (DR).

 

Jean-Christophe Erbstein a signé un reportage dans l’Est Républicain (3) :

– « Je ne les ai jamais vus », confie Robert Cajgfinger, un peu fébrile sur le quai de la gare de Bar-le-Duc. Un grand jour placé doublement sous le signe de la mémoire pour cet habitant de Vandoeuvre et sa famille. Tout d’abord celui de la remise, à titre posthume, de la médaille de Juste parmi les Nations aux bienfaiteurs de son père (…) Au cours d’une cérémonie émouvante, Nicole Fallot a reçu la médaille et le diplôme au nom de ces parents.
Le second sujet d ‘émotion pour Robert Cajgfinger et ses deux soeurs Colette et Fanny : l’arrivée des trois survivants du groupe des évadés.
« C’est aussi grâce à eux que mon père a survécu », estime Robert Cajfinger, « s’il n’avait pas été dans le même convoi, il ne se serait sand doute pas évadé. »
(Edition du 31 octobre, consultation payante sur le site de l’Est Républicain).

 

Depuis août 1994, Longeville en Barrois comptait déjà deux autres Justes : Ernest et Anne Schoellen.
Synthèse de l’hommage remontant à quatorze ans déjà :

– « Le 2 juillet 1943 à 18 h 30, la police allemande arrêta à Châteauroux (Indre) Léon Strubel, accusé d’avoir écouté la radio de Londres et de se livrer au marché noir. En fait, son crime était d’être juif. Interrogé et torturé dans la prison de la ville, il fut interné à Drancy.

Ce tailleur né en Pologne avait émigré en France dans les années vingt et y avait fondé un foyer. En 1939 il avait été mobilisé dans l’armée française. Démobilisé en 1940, il s’était installé à Châteauroux, avec sa mère, sa femme et leurs trois enfants.

Le 2 juillet 1943, tous ces derniers, placés dans un petit village non loin de Châteauroux, échappèrent à l’arrestation. Mais le père, lui, fut envoyé à Drancy. Le 20 novembre 1943, Léon Strubel fut embarqué dans un convoi à destination d’Auschwitz. Dans son wagon, il se trouva avec un groupe de prisonniers qualifiés de « dangereux » car ils avaient en effet essayé de creuser un tunnel pour s’évader du camp. 
Ils réussirent à dissimuler une scie et se mirent au travail dès le départ du train, creusant une ouverture dans le plancher du wagon.
Dans la nuit, alors que le convoi traversait le département de la Meuse, dix-neuf personnes, dont Léon Strubel, sautèrent en marche. 
Blessé et couvert de sang, Léon erra jusqu’à l’aube, puis vit une ferme isolée. Comprenant qu’il ne pourrait survivre sans aide, il frappa à la porte. C’était la demeure des Schoellen, propriétaires d’un élevage de bétail à Longeville-en-Barrois. 
Ernest et Anne Schoellen soignèrent le blessé et le cachèrent.

Ensuite, Ernest se rendit à Châteauroux pour nouer des contacts avec la famille de Léon. M. Schoellen était porteur d’une lettre en yiddish pour rassurer les Strubel. Le fermier apportait de plus un colis de ravitaillement.
Grâce à la carte d’identité de son propre fils, Ernest ramena à sa ferme le jeune André Strubel, treize ans.

La générosité des fermiers ne s’arrêta pas là. Pour tous les Strubel, ils trouvèrent un refuge particulièrement fiable dans le village de La Rochette en Savoie. Grâce à ses contacts avec la résistance; Ernest munit toute la famille persécutée de faux papiers au nom de Strib.

 

Les évadés du convoi n° 62 évoqués par Jean-Christophe Erbstein(3) :

– « Quand le train part de la gare de Bobigny, les résistants {14 de Drancy, ceux qui y creusèrent un tunnel mais furent dénoncés} ont appris par des Lorrains que l’endroit idéal pour sauter est la côte Lérouville dans la Meuse, parce que le train est obligé de ralentir. Durant le voyage, les quatorze s’activent pour dévisser les barreaux du lucarnon. Quand les autres déportés commencent à s’inquiéter, Oscar, le père des frères Handschuh, les rassure en leur racontant une histoire.
Le lieu fatidique approche et les barreaux sont encore là. Avec une rage de vivre, les fères Gerchel, des colosses, viennent à bout de l’obstacle. Dix-neuf passagers réussissent à sauter, dont Joseph Gajgfinger. »
(l’Est Républicain).

 

Notes :

(1) Tome 3, Fayard, 2001.

(2) Cérémonie organisée par le Maire de Longeville en Barrois, Danielle Bouvier, par Louis Grobart, Vice-Président du Comité Français pour Yad Vashem et par Didier Cerf, Délégué Régional du Comité.
Médailles et diplômes ont été remis par Daniel Saada, Conseiller près l’Ambassade d’Israël.