Rivière Dora

Année de nomination : 2011      Dossier n° 12014 -  Consulter le dossier de Jérusalem (en anglais)

Les Justes

Mme Dora Rivière
Date de naissance : 13/04/1895
Date de décès : 21/04/1983
Profession : Médecin
Particularité : Première femme médecin nommée par la Faculté de médecine

Localisation

Localite : Saint Etienne
Département : Loire
Région : Rhône-Alpes
Pays : France

Cérémonies de reconnaissance

Date : 29 mars 2012
Lieu : Mairie du 1er arr - Paris (75001)

Remise de la médaille des Justes parmi les Nations par Alain HABIF et Viviane SAÜL, délégués de Yad Vashem ; Aux ayants droit de Dora RIVIÈRE, honorée à titre posthume.

Lire le compte-rendu

Personnes sauvées

M. Jack Lewin

Lieu de mémoire

Aucun

L'histoire

Dora RIVIERE Dora Rivière naquit à Saint-Etienne en 1895, dans une famille protestante originaire du Chambon-sur-Lignon, village situé en Haute-Loire, à une soixantaine de kilomètres de l’agglomération Stéphanoise. C’est sur le plateau cévenol, qu’en dépit d’un climat rude et d’un accès difficile, les huguenots trouvèrent asile quand les guerres de religion les conduisirent à lutter et à souffrir pour conserver leur croyance. Ils en gardèrent un sens aigu de l’accueil, de  la tolérance, du partage et du respect des droits de l’Homme.

A l’époque où peu de filles faisaient des études secondaires,  Dora prépara le baccalauréat au lycée Honoré d’Urfé de Saint-Etienne dont elle fut pendant de nombreuses années Présidente de l’Association des Anciennes Elèves. Profondément atteinte par la disparition brutale de son frère, tombé sous les balles au tout début de la guerre de 1914, elle décida d’étudier la médecine pour adoucir les souffrances d’un monde injuste et sanguinaire. Inscrite aux Hospices de Lyon elle devint en 1919 une des premières femmes médecins de France et commença à exercer sa profession en se portant au secours des polonais en proie à une sévère épidémie de typhus. Dès son retour dans la Loire, elle s’investit dans des associations caritatives telles que la Croix Rouge Française, les Enfants à la Montagne,  l’Aide aux Mères et la Cimade (*). 

A l’aube de l’occupation allemande, en 1940, divorcée de Daniel VEILLITH qu’elle avait épousé en 1925 et dont elle avait eu deux enfants, Hélène et Jacques, Dora RIVIÈRE avait quarante-cinq ans. Elle poursuivait avec dévouement les activités associatives qu’elle assurait à Saint-Etienne, dans les bureaux de l’entreprise familiale des transports RIVIÈRE,  tandis qu’elle utilisait la maison de famille du Chambon-sur-Lignon  comme maison de vacances.

Consciente du péril hitlérien,  elle  choisit son camp dès la première heure et s’engagea sous le pseudonyme masculin de « Monsieur Lignon », dans ce qui n’était encore que l’embryon de la Résistance stéphanoise. Avec la complicité de l’Armée Secrète, militante du mouvement Combat (un des plus importants des huit grands mouvements faisant partie du Conseil National de la Résistance qui opérait en zone sud, non occupée), elle organisa en collaboration avec plusieurs réseaux clandestins le passage à l’étranger des personnes pourchassées par la police de Vichy et assura le placement des enfants juifs dans les fermes isolées du plateau cévenol, terre d’accueil traditionnelle des opprimés quelles que soient leur origine et leur religion. Les déplacements étaient le plus souvent effectués par les « Fourgons Stéphanois », appartenant aux Transports RIVIÈRE.

Dénoncée par le fils d’une employée de l’entreprise familiale, Dora RIVIÈRE fut arrêtée par l’ABWEHR, le 6 octobre 1943, en même temps que de nombreux résistants de la région. Elle fut d’abord incarcérée à la prison de Bellevue à Saint-Etienne, puis à celle de Montluc à Lyon où elle fut soumise à des interrogatoires musclés avant d’être transférée au camp de transit de ROYALIEU près de Compiègne d’où elle fut déportée au camp pour femmes de Ravensbrück. A  son arrivée,  le 31 janvier 1944, on lui attribua  le matricule 27919.

A l’issue d’une pénible quarantaine, elle fut affectée au « REVIER », infirmerie du camp principal où elle s’épuisa à soulager avec un inlassable dévouement, dans la mesure de ses pauvres moyens, les souffrances imposées à des prisonnières en majorité juives ou tsiganes et à des résistantes appartenant à plus de quarante nationalités. Pendant un an, démunie de tous moyens médicaux, elle assista, quasi impuissante, à un indicible enfer : assassinat bestial des nouveaux nés sous les yeux de leur mère, traitements barbares perpétrés sur de jeunes enfants, sanglantes expériences médicales, sélections et exécutions massives des plus affaiblies.

Au début de l’année 1945, à l’approche des troupes soviétiques, les SS entreprirent d’évacuer le camp en gazant des milliers d’internées et en parquant dans le baraquement « médical »   les plus affaiblies, vouées à une mort imminente, dans des conditions faites pour précipiter leur fin.

Dans un témoignage collectif « Les Françaises à Ravensbrück », réunissant les signatures d’anciennes codétenues de Dora, on peut lire : « Le Docteur Dora a été désignée par le docteur Treite (médecin-chef du camp) pour être affectée au Jugendlager (trompeuse métaphore employée par les nazis pour désigner l’antichambre de la mort).  Cette proposition l’a effrayée à cause des responsabilités qu’elle comportait.. . On avait promis à ces femmes, par la voix des haut-parleurs, une vie plus calme, exempte de travail, d’appel du matin, de corvées de terrassement, de déchargement ; on leur a parlé d’une infirmerie dirigée par une doctoresse française, le docteur Dora Rivière de Saint-Etienne, aimée pour sa bienveillante douceur. Les pauvres vieilles, les impotentes, les malades ambulatoires, les tricoteuses sont parties presque joyeuses….. Madame Rivière, avait reçue  un tel choc psychique de son séjour au Jugendlager qu’elle a dû s’aliter jusqu’à l’évacuation du camp en avril 1945. »

Quelques semaines plus tard, les nazis abandonnèrent sur place les quelques moribondes restantes  tandis qu’ils faisaient entreprendre à celles qui étaient encore capables de marcher, une épuisante marche de la mort qui les mena au camp de  Mauthausen. Dora RIVIÈRE, choquée par tout ce qu’elle avait vu et vécu, arriva à la dernière étape de son calvaire, vidée de ses extraordinaires capacités d’énergie. Malgré son esprit de combativité, elle resta prostrée jusqu’à sa Libération  le 13 avril 1945.

Mais son tempérament de battante allait rapidement prendre le dessus. Quinze jours après son retour parmi les siens, encore amaigrie, elle obtint un entretien avec le Général de Gaulle et  s’envola pour les Etats-Unis pour rencontrer  Madame Roosevelt qui lui accorda des subsides pour les œuvres sociales dont elle reprenait les rênes. De retour à Saint-Etienne, elle fut nommée adjointe au maire, chargée des affaires sociales.

Malade et fatiguée, elle se retira  avec sa famille à PIGNANS dans le Var où elle s’éteint le 21 avril 1983, après avoir, ultime don de sa personne, légué son corps à la science.

 

(*) « Les Enfants à la Montagne », œuvre fondée à la fin du dix-neuvième siècle par le pasteur Louis Comte, pour envoyer chaque été les enfants du bassin minier stéphanois dans les fermes du plateau Vivarais-Lignon.

« L’Aide aux Mères », une œuvre organisée pendant la première guerre mondiale pour secourir les mères de famille en détresse.

« La Cimade », une œuvre d’obédience protestante, fondée dans les années 30 en Allemagne et en France pour résister à l’irrépressible déploiement de la folie nazie, par le Pasteur allemand Martin Niemöller, auteur du magnifique poème intitulé « Je n’ai rien dit…. »

 

Portrait de Dora RIVIERE par le peintre Janusz de ROLA JANICKI